Rencontre avec Aline Roselle, architecte, et Yuta Taki, maître-enduiseur traditionnel japonais

Du 1er juillet au 27 septembre, l’exposition  « La truelle et la terre : L’art du Sakan au Japon »  fait son retour à Limur. L’occasion de découvrir une pratique traditionnelle japonaise où la terre et autres fibres naturelles deviennent des matériaux de construction durables et esthétiques.
Aline Roselle, architecte, et Yuta Taki, maître-enduiseur traditionnel japonais, nous présentent leur pratique et les perspectives qu’elle offre pour répondre aux enjeux environnementaux des constructions actuelles.

 

(c) Matsuki Kazuma

Présentez-nous le projet « Itonoizumi » ?

Aline Roselle : L’idée d’ « Itonoizumi » est de former un duo capable à la fois de concevoir des projets et de les réaliser. Nous souhaitons développer une pratique spécialisée dans la terre crue et les enduits traditionnels japonais.

Yuta Taki : Le nom « Itonoizumi » peut se traduire par « la source des fils ». Il évoque l’origine des gestes, des idées et des matières. Notre démarche relie la rigueur de l’artisanat japonais, l’architecture et les matériaux naturels. Chaque projet se tisse à partir des histoires, des lieux et de la matière vivante.Je suis conservatrice-restauratrice d’œuvres et d’éléments mobiliers. Je travaille à la fois pour les musées et pour les monuments historiques, et ponctuellement pour des particuliers.

Donc, ce nom désigne moins un projet que votre duo ?

Yuta Taki : Nous voulons proposer des réponses véritablement sur mesure. Chaque client, chaque chantier possède sa propre histoire. Au fond, ce n’est pas seulement l’enduiseur qui réalise un chantier, ni uniquement l’architecte qui le conçoit. Nous créons et réalisons ensemble et les projets auxquels nous répondons s’inscrivent déjà dans cette philosophie.

Aline Roselle : Nous démarrons tout juste cette activité commune et on tient aussi à y intégrer une dimension pédagogique autour de la terre crue et l’utilisation des matériaux biosourcés. Itonoizumi représente à la fois notre duo, notre manière de travailler et la vision que nous souhaitons transmettre.

Comment une architecte et un enduiseur traditionnel se rencontrent-ils ?

Aline Roselle : Dans le cadre de mes études au Kyoto Institute of Technology , j’ai vécu un an et demi au Japon, dont neuf mois à  Kyoto. À cette époque, j’ai consacré mon mémoire de master à l’Art du Sakan, l’art traditionnel japonais de l’enduit. Très vite, le sujet a dépassé le cadre universitaire. Comme il existait peu de documentation, j’ai mené mon enquête : photographies, dessins mais aussi rencontres avec des artisans partout dans le pays.

C’est dans ce contexte et plus particulièrement lors d’un workshop consacré à la restauration d’un entrepôt traditionnel japonais à Okayama, que j’ai rencontré Yuta. Il était alors apprenti dans une entreprise de la préfecture de Mie. Nous nous sommes rencontrés là, autour de la terre crue.

Comment présentez-vous chacun votre métier ?

(c) Aline Roselle

Yuta Taki : Je suis artisan et maître-enduiseur traditionnel. J’ai acquis une maîtrise des techniques d’enduits japonais auprès du maître Kenji Matsuki qui représente l’entreprise Sochikusya au Japon.

Aline Roselle : Son expertise associe tradition, exigence artisanale et sens du détail, au service d’une esthétique sobre et durable. Pour ma part, j’ai étudié à l’école d’architecture de Versailles. J’aborde cette discipline selon une pédagogie par « le faire ». Pour comprendre réellement comment se construit un mur, par exemple, j’ai besoin d’aller sur le terrain et d’expérimenter moi-même. J’associe conception et mise en œuvre. Je développe une pratique tournée vers les matériaux biosourcés et géo-sourcés. Je me considère autant bâtisseuse qu’architecte.

Comment définiriez-vous l’art du Sakan ?

Yuta Taki : Le Sakan consiste à réaliser le mur, un sol ou le plafond. Traditionnellement, il englobe aussi la construction des fours et les décors sculptés. C’est un savoir-faire fondé sur le geste et la superposition des couches. 

Aline Roselle : Cela va bien au-delà de la simple réalisation d’un enduit. Derrière la technique et l’objet fini, il existe une philosophie de l’artisan, celle du Shokunin. Au Japon, même si cela reste une minorité, l’artisan-Shokunin récolte lui-même ses matériaux, connaît leurs propriétés, compose ses mélanges et accompagne l’ensemble du processus jusqu’au résultat final.

Yuta Taki : L’essentiel est de saisir une esthétique mais aussi un équilibre. Il faut comprendre l’espace dans lequel l’enduit est réalisé et trouver une harmonie avec le lieu. Travailler avec des matériaux naturels implique une part d’adaptation et un processus plus lent qu’avec des matériaux modernes. On peut maîtriser une technique mais jamais totalement le matériau lui-même. L’art du Sakan renvoie à une sensibilité particulière : celle du geste, de la matière et de l’ambiance d’un lieu. Et il faut aussi comprendre l’histoire du bâtiment et saisir l’ensemble..

(c) Aline Roselle

Quels sont les matériaux naturels que vous utilisez le plus souvent ?

Yuta Taki : Principalement la terre crue, la chaux, le sable et différentes fibres naturelles, comme le chanvre ou la paille. Pour le sable, il existe une grande diversité de textures et de caractéristiques. On utilise l’algue sous forme de colle… Les possibilités sont infinies.

Ces matériaux possèdent-ils des qualités particulières dans vos projets ?

Aline Roselle : La terre crue est utilisée partout dans le monde, depuis des siècles. Elle apporte un confort thermique et une qualité acoustique que l’on perçoit immédiatement. Un enduit à la chaux, lui, aide par exemple à réguler l’humidité dans une salle de bain. La différence est perceptible au quotidien.

Yuta Taki : Un enduit correctement réalisé peut durer très longtemps – jusqu’à 100 ans pour la terre – et se réparer facilement sans nécessiter de démolition importante. Cette durabilité correspond à notre sensibilité commune, mais aussi à une certaine esthétique.

Avez-vous un exemple qui illustre votre complémentarité ?

Yuta Taki : Sur un de nos chantiers en cours, le client souhaitait une finition lisse, mais différente de l’aspect du placoplâtre. Nous lui avons donc proposé des enduits à la chaux et à la terre.

Un autre projet concerne un mur en mâchefer, découvert sous un ancien enduit en ciment. Le propriétaire a été séduit par son esthétique. Pour protéger ce mur tout en conservant son identité, j’ai donc réalisé plusieurs échantillons pour développer un enduit inspiré de ses textures et de ses couleurs.

Comment travaillez-vous lorsqu’un client vous sollicite ?

Aline Roselle : Nous rencontrons toujours le client à deux. Le regard de l’artisan et celui de l’architecte sont complémentaires. Cette démarche nous permet d’analyser les matériaux, leur histoire, leurs qualités mais aussi leurs fragilités.

Nous débutons notre activité commune, mais nous avons déjà plusieurs chantiers. Nous cherchons aussi à développer une activité de transmission afin de sensibiliser le grand public aux usages de la terre crue dans les projets de rénovation et de construction.

Vous participerez prochainement à un projet d’éducation artistique et culturelle. Pourquoi cette volonté de transmettre ?

Aline Roselle : Ce qui nous anime, c’est la transmission autour de la terre crue. C’est un matériau parfois méconnu voire mal-aimé. En rénovation, la  terre crue ou la chaux ne sont pas toujours envisagés. Ils constituent pourtant des solutions alternatives et intéressantes pour préserver la respiration des murs.
Cette sensibilisation passe aussi par l’expérimentation. En atelier, les participants manipulent la matière et découvrent par exemple que la terre crue n’est pas un matériau sale. Leur regard change souvent.

Ces démonstrations permettent de transmettre la pratique du Sakan elle-même. La terre crue ou la chaux sont souvent associées à l’auto-construction et perçus comme des matériaux simples à mettre en œuvre. En réalité, derrière cette apparente simplicité se cache un savoir-faire complexe et très sophistiqué. Pour moi, le Sakan est à la fois une science et un art.

Aline Roselle et Yuta Taki seront à Limur pour animer des ateliers autour de l’art du Sakan tout l’été.

Et pour prolonger la découverte, retrouvez à la boutique  le livre La Main, la truelle, la terre. L’Art du Sakan au Japon de Aline Roselle.