Comédien, conteur, metteur en scène, réalisateur de podcasts… Gabriel Tamalet préfère se définir comme un « artisan pour la scène et l’oreille ». À travers ses balades contées, il invite à porter un regard renouvelé sur les paysages et le patrimoine. Entre récits, poésie, chant et histoire, il explore le pouvoir de l’imaginaire pour révéler la profondeur des lieux et transformer notre manière de les habiter.
Comment définiriez-vous votre métier ?
Gabriel Tamalet : J’ai longtemps cherché les mots justes pour parler de mon activité. Aujourd’hui, l’expression qui me correspond le mieux est « artisan pour la scène et l’oreille ». Elle résume une pratique qui traverse de nombreux métiers : comédien, enseignant en théâtre et jadis en Français Langues Etrangères (FLE), conteur, dramaturge, metteur en scène, réalisateur de podcasts… Je me suis également formé à la sophrologie et, pour nourrir mes projets, je mène des recherches en archives. Cela m’amène aussi à être auteur et, d’une certaine manière, historien buissonnier.
Le mot artisan me plaît parce qu’il parle d’une pratique concrète, d’un savoir-faire, et de temps passé sur le terrain à travailler de la matière…physique, sonore, historique, littéraire…
Vous décrivez votre pratique comme une exploration où le corps et les imaginaires dialoguent. Pourquoi l’imaginaire est-il si important ?
L’imaginaire façonne nos représentations du monde ; et ces représentations influencent profondément notre manière d’agir. Travailler l’imaginaire, c’est transformer notre rapport à l’espace, aux autres et au vivant.
Nos imaginaires affinent nos sensibilités. Si l’on nourrit un imaginaire de conquête, on développe un rapport de puissance. À l’inverse, un imaginaire fondé sur l’écoute ou sur la complexité nous invite à observer les liens subtils entre les êtres, les lieux et les histoires. Il ouvre à une pensée moins frontale, plus nuancée, et finalement plus profonde et concrète.
L’imaginaire est un muscle que l’on exerce. En tant que conteur, je cherche à redonner à sentir la profondeur et le mystère de ce fichu monde qui nous entoure, son opacité. Il ne s’agit pas de masquer la réalité avec un vernis de beauté ou d’anecdotes, mais de recommencer à voir et sentir la part d’infini dans ce qui nous entoure – ce qui donne à considérer autrement les lieux que nous habitons, à certainement mieux les respecter aussi.
Existe-t-il, selon vous, un imaginaire propre à un territoire ?
Oui, et les récits historiques ou légendaires aident à révéler la profondeur des lieux, ils leur donnent une autre épaisseur. L’imaginaire (qui inclut notre capacité à ressentir l’histoire attestée) est la matière première de mon travail. Je m’appuie sur le corps et sur les sensations des visiteurs pour leur permettre de faire l’expérience des espaces qu’ils traversent.
Prenons la tour du Connétable. Imaginer dans cet endroit déambuler les soldats pleins de poussière, en sueurs, faisant un salut respectueux au Connétable de Richemont qui vient d’arriver, ou le bruit des tentures colorées sur les murs qui volent au vent, ça change la pièce. Dès que l’on évoque ces possibles, notre regard sur le bâtiment change.
Le conte transforme la manière de percevoir un lieu. J’aime faire dialoguer les lieux avec des textes, des chants, des poèmes aussi, ils font résonner l’espace différemment. Mais il ne faut pas plaquer des textes arbitrairement. Les lieux ont leur propre saveur et le travail c’est de trouver avec quoi ils s’accordent. La pensée de Gaston Bachelard m’inspire beaucoup en ce sens. Mais l’auteur qui m’a le plus inspiré, c’est Édouard Glissant. Les mots prolongent alors l’expérience du paysage.

Quel imaginaire vous inspire le Golfe du Morbihan ?
C’est un peu tarte à la crème mais c’est vrai, le Golfe m’évoque une perle à mille facettes. Sa forme presque circulaire, ses couleurs nacrées au coucher du soleil, ses reflets changeants… C’est un paysage qui se transforme au fil des saisons. Il y a le Golfe de l’été, animé par l’activité touristique, parfois écrasé de lumière. Et puis il y a celui de la Toussaint, que je préfère : la brume, le silence, l’absence des moteurs sur l’eau, la nature au repos, les oiseaux qui hivernent. Ce ne sont plus les mêmes présences. Certaines disparaissent, d’autres arrivent.
Pour moi, le Golfe est un immense terrain de jeu et de rêverie. Aujourd’hui, lorsqu’on évoque les fées, beaucoup pensent à la Fée Clochette ou à l’univers de Disney. Pourtant, dans les récits anciens, elles inspiraient souvent une véritable crainte. Elles étaient des figures ambiguës, parfois dangereuses. Les imaginaires évoluent eux aussi.
Comment préparez-vous vos créations ?
Tout commence par une immersion. Je parcours les lieux, je prends des photographies, je m’arrête là où quelque chose m’interpelle : un arbre, une lumière, un point de vue, une atmosphère. Ensuite, je cherche. Je fouille les archives, je lis, je rassemble des textes, des citations, des chansons qui pourront entrer en résonance avec ces paysages. Cette démarche est profondément sensible, nourrie par la poésie, le chant et la musique. Mais il existe aussi un travail très concret de conception. Il faut choisir les différentes stations de la balade, construire un rythme, équilibrer les récits plus longs avec des anecdotes, des moments d’humour ou de contemplation. Chaque transition compte : une bonne histoire permet souvent de relier naturellement deux étapes du parcours. Il y a aussi une part qui se fait sur le vif, selon le public. Impossible d’imposer avec brutalité un programme si je sens que ce n’est pas le moment. On n’est pas des robots ! C’est un vrai travail que de toujours tenter de s’accorder, avec ses antennes sensibles déployées, à ce qui est juste ou pas à jouer, à dire, au cours de la balade, en fonction de l’énergie du groupe, de la nature et des lieux qui nous entourent.
Qu’est-ce qui fait qu’on devient conteur ?
J’ai commencé le conte en parallèle de mon métier de comédien. Ce que j’aime, c’est la liberté (« artisanale »!) qu’offre cette pratique : je peux mêler le chant, la musique, la lecture, le théâtre… C’est un métier profondément transversal.
J’ai la chance d’en vivre aujourd’hui ; et cette passion, c’est aussi pour moi une façon de m’engager. Mettre du soin, en apporter, c’est précieux. Le conte participe à la transmission d’un patrimoine oral, musical et linguistique. Et la balade contée — que j’adore — ajoute de façon accrue ce rapport à l’espace, à la nature. Il nourrit une qualité de présence aux autres, à notre rapport au monde, que seul le spectacle vivant permet.
Nous avons un patrimoine immatériel précieux à préserver. Il est vivant mais aussi fragile. Je me sens très modeste par rapport à tout ce que j’ignore. Mon travail tient beaucoup plus de la proposition que de l’affirmation, c’est pourquoi je reste curieux d’apprendre sans cesse, par exemple en découvrant le chant en breton. Et là, très clairement, progresser en breton transforme mon rapport à la Bretagne ! Transmettre, c’est aussi continuer à apprendre.
Suivez Gabriel Tamalet, en rando-contée, cet été sur les sentiers du Pays d’art et d’histoire Vannes, Golfe du Morbihan.
