Entamée début 2025, la restauration de la cathédrale Saint-Pierre de Vannes est un chantier attendu. Martin de Courcy, conservateur-restaurateur chez Arthema, revient sur la redécouverte des statues polychromes, situées à l’intérieur de la nef et positionnées à plusieurs mètres du sol. Grâce aux échafaudages, la DRAC a, en effet, saisi l’occasion de les examiner avec attention.
Dans le cadre du chantier de restauration de la cathédrale, quels étaient les enjeux de votre intervention ?
Avec mon collègue Angelo Strazzeri, nous avons travaillé sur 4 statues polychromes situées sur les deux piles de l’arc triomphal séparant le chœur de la nef. Ces statues représentent la figure symbolique de l’homme sauvage, Samson et un lion sur la pile nord, et deux lions qui leur font face sur la pile sud.
Des sondages ont révélé des polychromies sous un badigeon blanc – couleur pierre calcaire – qui intégrait les statues dans le décor de la cathédrale. La peinture, appliquée directement sur la pierre granitique, avait l’air en bon état de conservation. Et des statues en pierre polychrome de cette époque en Bretagne, ça devient assez rare !
Les couleurs sont datées du début du XVIe siècle, plus précisément de 1517-1518. Le peintre est identifié sous le nom de Bodinaye. Le badigeon aurait, lui, été appliqué au XVIIIe siècle. lors de la construction de la voûte en pierre de la nef.
Est-ce courant ce genre de découvertes ?
Oui, assez. Il arrive par exemple de découvrir d’anciennes peintures murales sous des couches successives de badigeons qui se révèlent de supers agents de conservation, notamment face aux variations hygrométriques.
Autre exemple, il y a eu une grande production artistique au XVIIe siècle en Bretagne. Une période prospère pendant laquelle se sont développés les enclos paroissiaux avec les calvaires, dans le Finistère notamment, et les retables type Lavallois, en Bretagne sud. Les Bretons adoraient alors les couleurs et en mettaient partout ! Les murs des églises étaient peints et couverts de décors historiés ou figuratifs. Les calvaires l’étaient également.
Les couleurs ont ensuite eu tendance à disparaître, à des périodes moins fastes ou marquées par la volonté d’épurer certains intérieurs à partir du XIXe siècle. Il n’est donc pas rare de retrouver des restes d’anciens décors peints sur les murs derrière les retables.
C’est toujours assez incroyable et satisfaisant de se dire qu’après plusieurs siècles, on est un peu les premiers à « retomber » sur ces vestiges. Cela nous permet de les remettre en valeur et de les réhabiliter. Et pour les habitants locaux de redécouvrir leur patrimoine.
Comment datez-vous ces couleurs ?
On recoupe plusieurs informations. Il y a d’abord une part de recherches historiques. La DRAC a pu identifier l’auteur probable de ces peintures (Bodinaye) car son intervention est citée dans les comptes de fabrique du diocèse de Vannes. Et on sait qu’il est intervenu en 1517-1518. Cela correspond également au style des statues, daté de la fin XVe – début XVIe siècle.
Sur les lions, il y avait une seule couche, peinte directement sur le granit. Ce qui laisse penser qu’il s’agit de la couche d’origine. Des échantillons de peinture ont été envoyés en laboratoire pour analyser le type de liant mais a priori ça serait de la peinture à l’huile. Ce qui correspond aux pratiques de l’époque pour les sculptures en pierre.
D’ailleurs, on connaît aussi les chronologies d’utilisation des pigments ; en les identifiant, on peut resituer le contexte historique de leur utilisation.
Comment le restaurateur sait quelle couche garder ?
Ce n’est pas seulement le restaurateur qui décide, il y a toute une phase de discussion : avec les conservateurs, les architectes, les clients aussi. Nous prenons en compte plusieurs critères.
- L’authenticité matérielle de l’œuvre, c’est-à-dire l’identification des matériaux et les techniques d’origine. On va déterminer quelles sont les éléments correspondant à l’époque de création de l’œuvre.
- L’authenticité historique, c’est-à-dire le témoignage fidèle de l’histoire matérielle de l’œuvre. C’est là qu’on va déterminer les ajouts, les surpeints, les transformations ou les accidents au fil du temps.
- La valeur esthétique ou artistique. On va déterminer si certains surpeints valent la peine d’être conservés. Par exemple, certains surpeints maladroits du XIXe ou XXe siècle peuvent ne pas avoir de réel intérêt historique ou esthétique.
- La valeur documentaire, soit ce que l’œuvre témoigne des techniques ou d’une époque. On va alors rechercher des indices comme une signature, des traces d’outil, des repentirs etc…
- L’intégrité de l’œuvre, à savoir si l’œuvre est très fragmentaire ou lacunaire et si ça perturbe fortement sa lisibilité et sa compréhension. Dans ce cas, cela peut orienter l’intensité de notre intervention.
- La valeur scientifique, pour son potentiel d’étude future.
Pour citer des cas concrets, je pense par exemple à des sculptures sur lesquelles on a voulu apporter une modification d’ordre esthétique. Au niveau des surpeints, certains motifs de drapés sur des statues ont ainsi souvent été modifiés parce qu’on suivait la mode du moment.
Encore récemment, en conservation-restauration, on avait tendance à privilégier l’état original et à sacrifier plus volontiers tous les états intermédiaires. Aujourd’hui, notre approche est davantage archéologique. On s’intéresse à l’histoire matérielle de l’œuvre et à ce qu’elle témoigne de certaines périodes, des évolutions sociétales, des pratiques techniques, de mœurs, etc.
En cas de manquements, est-ce que cela arrive que le restaurateur « repeigne » ?
Non, on ne repeint pas. Notre but n’est pas de refaire du neuf.
Dans notre déontologie, notre travail de restaurateur ne doit pas se voir. Nous, nous ne sommes pas l’artiste. Nous sommes là pour redonner une bonne lisibilité de l’œuvre, une cohérence esthétique, historique voire mécanique, et rendre sa conservation pérenne encore pendant plusieurs siècles.
On va vraiment repiquer et réintégrer les zones qui le nécessitent, mais sans aller plus loin. Par exemple, sur des dessins avec de grandes lacunes, nous procédons à des retouches dites « semi-illusionnistes ». De près, on fait la distinction entre l’œuvre originale et notre intervention, mais de loin cela s’intègre parfaitement.
Qu’est-ce qui fait qu’on devient restaurateur ?
L’envie de préserver le patrimoine, tant pour nous que pour les générations futures. Ce métier permet aussi de découvrir ce patrimoine autrement parce qu’on ne s’intéresse pas seulement à l’aspect esthétique des œuvres mais aussi aux aspects historiques, documentaires et scientifiques. Et tout cela nous apprend énormément de choses avec un côté petite histoire dans la Grande.
Que diriez-vous à un enfant intéressé par ce métier ?
C’est un métier passion. Je suis très souvent en déplacement, je vais d’un chantier à un autre, dans des endroits où je ne serai pas forcément allé de moi-même. Et notre métier ne se résume pas qu’à de la pratique. Il y a aussi toute la phase d’étude, d’enquête historique, de discussions, de collaboration avec d’autres corps de métiers.
Dans le domaine de la conservation-restauration, il existe pleins de spécialisations : peintures sur toiles, papiers-livres, céramiques, sculptures, textiles, etc. On n’a jamais fini d’apprendre et de découvrir de nouveaux cas, plus ou moins complexes. On travaille surtout sur de beaux objets. Il m’arrive de communiquer sur « mes bureaux de la semaine », quand je travaille sur des statues, des peintures murales ou dans des lieux avec des points de vue incroyables.
Et puis, le résultat de notre métier est très visuel. On laisse une trace, sans que les gens ne le sachent forcément, mais elle est là. Je suis originaire de Saint-Malo et je suis très attaché au patrimoine breton. Contribuer à sa préservation a beaucoup de sens pour moi.
Arthema est labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) depuis 2012. Ce label d’Etat distingue les entreprises françaises avec des savoir-faire authentiques et d’exception, garants d’un haut niveau de qualité et d’innovation. Ces entreprises deviennent ainsi les « ambassadrices du patrimoine français », un rôle que les équipes d’Arthema revendiquent avec passion.


